La Voie de l’Unité

Mystiques chrétiens et maîtres zen

Zone de Texte: [Alors qu’il cheminait en Terre Sainte, accompagné sans doute de quelques disciples,] « Jésus entra dans un village. Là, une femme, nommée Marthe le reçut chez elle. Elle avait une sœur, du nom de Marie, qui s’assit aux pieds du Seigneur pour l’écouter parler. Survint Marthe, fort affairée par les soins du ménage : « Seigneur, dit-elle, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse faire seule tout le service ? Dis-lui donc de m’aider. ». Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses, alors qu’une seule est nécessaire [Unum est necessarium]. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée. »(1)
La traduction française est peu explicite. Quelle est cette « chose nécessaire » dont Marie a manifestement saisi toute l’importance ?

« Unum est necessarium. »
« Un est nécessaire », « Un est indispensable », « L’unité est essentielle ».
Dans le même contexte, le maître zen Sosan (? – 606?) aurait pu dire :
« Lorsque l’esprit est Un, la confusion disparaît d’elle-même. »
(Shin Jin Mei, 20)

Un tel rapprochement entre Jésus et Sosan est-il saugrenu ?
Voyons ce qu’en pensent les commentateurs chrétiens, et particulièrement Maître Eckhart (vers 1260 – vers 1328). Pourquoi Eckhart ?
Une première raison est que, dans le texte « Du détachement », Eckhart commente cette phrase énigmatique du Christ, « Unum est necessarium ».
Une deuxième raison est le vif intérêt que mon maître Ryotan Tokuda Senseï porte à Eckhart : « Quand je lis Maître Eckhart, dit-il, j’ai l’impression de lire un texte zen. »
Tentons donc l’expérience et parcourons ensemble le début d’un texte de Maître Eckhart intitulé « Du détachement »(2).

« J’ai lu beaucoup d’écrits tant de maîtres païens que de prophètes, de l’Ancien et du Nouveau Testament, et j’ai cherché avec sérieux et tout mon zèle quelle est la plus haute et la meilleure vertu par quoi l’homme peut le mieux et le plus étroitement s’unir à Dieu (…). Et lorsque je pénètre tous ces écrits autant que le peut ma raison (…), je ne trouve rien que ceci : le pur détachement est au-dessus de toutes choses(3), car toutes les vertus ont quelque peu en vue la créature, alors que le détachement est affranchi de toutes les créatures. Voilà pourquoi Notre Seigneur dit à Marthe : Unum est necessarium, c’est-à-dire : « Marthe, celui qui veut être en paix et pur doit posséder une chose : le détachement ».
Ou, mieux, le non-attachement, une attitude mentale personnifiée ici par Marie. Notons que selon au moins un commentateur le mot détachement ne respecte pas la pensée d’Eckhart, qu’il faudrait plutôt parler de déprise(4).
Le pratiquant du zen qui découvre ce texte sera probablement interpellé par un sentiment de grande proximité, par une impression de se trouver en terrain familier, même s’il ne s’agit pas pour lui de se rapprocher de Dieu.
Et donc la question se pose : D’où vient ce sentiment de proximité ? D’où provient l’intérêt notoire des moines zen pour Eckhart ? Et qu’est-ce qui explique par ailleurs les contacts nombreux et la connivence réelle entre moines zen et moines chrétiens ?
On pourrait commencer par constater que les méditants, qu’ils soient d’Occident ou d’Orient sont des « chercheurs » :

chercheurs de Dieu (« s’unir à Dieu »), d’une part,
chercheurs d’Éveil d’autre part.

Or, fait extraordinaire, cette voie, censée mener à Dieu ou à l’Éveil, se décrit dans des termes comparables, utilise des images parfois quasi identiques.

(1) Luc 10, 38-42 in : La sainte Bible, Maredsous, Brepols 1968

(2) in : Maître Eckhart, être Dieu en Dieu, textes choisis et présentés par Benoît Beyer De Ryke, Points Sagesse, p.20)

(3) Au-dessus de toutes choses, c.-à-d. pour Eckhart au-dessus de l’amour, de l’humilité, de la miséricorde ! Cela peut être rapproché du discours des maîtres zen selon qui celui qui fait l’expérience de sa nature profonde n’a plus besoin ni des textes, ni des préceptes, ni des vertus.

(4) Maître Eckhart, Du détachement, traduit et présenté par Jarczyck et Labarrière, Payot 1995, p. 12

Réflexion tenue par Michel Deprèay le 8 février 2009 au dojo Mabillon (Paris)