Le bouddhisme, une voie pour l’Occident?

Conférence de Michel Deprèay au Musée Royal de Mariemont le 8 mai 2011

 

I Bouddhisme ou « bouddhismes » ?

II Le bouddhisme suppose une pratique / Exemple de la méditation

III Définition du bouddhisme

IV Le Bouddha

V Où classer le bouddhisme ?

VI Le bouddhisme : une voie pour l’Occident ?

 

 

VI Le bouddhisme : une voie pour l’Occident ?

 

Nous avons déjà eu l’occasion de le souligner : le bouddhisme n’est pas fait pour telle ou telle culture. Il s’adapte simplement, sans renier ses valeurs fondamentales - non-violence, tolérance, compassion vis-à-vis de tous les êtres -, valeurs qu’il propose à chacun de développer en soi. Et cela depuis 2600 ans.

 

Le processus d’acculturation du bouddhisme en Occident est en cours au moins depuis 1893, date de la tenue du premier Parlement mondial des Religions à Chicago.

Le moine singhalais Anagarika Dharmapala y fait forte impression en rejetant l’existence d’un Dieu créateur, et en proclamant « la doctrine de l’évolution comme la seule vraie doctrine, avec son corollaire, la loi de cause à effet ». (1) Si la causalité fait partie intégrante du discours scientifique moderne, la loi de l’évolution de Darwin (1809-1882) par contre faisait encore à l’époque l’objet de controverses passionnées. On sait que cette controverse n’est pas complètement éteinte aujourd’hui… En se revendiquant des concepts scientifiques de cause et d’effet, Anagarika Dharmapala les associait aux doctrines bouddhistes de la coproduction conditionnée et du karma, selon lesquelles tout apparaît en fonction de causes et de conditions. Nous y reviendrons.

 

 Il va de soi qu’on ne s’adresse pas à un villageois indien du 6è s. avant notre ère comme à un cadre de Microsoft aujourd’hui. Dans sa longue histoire, le bouddhisme n’a cessé de prouver sa capacité à se renouveler constamment dans le respect de ses valeurs fondamentales. La promotion de ses valeurs peut donc passer par une reformulation des concepts dans la mesure où cette reformulation ne trahit pas la pensée, le dessein, la visée et la vision originales du Bouddha.

 

De nombreux maîtres modernes originaires d’Asie participent, à l’instar d’Anagarika Dharmapala, à ce processus. Pour ne pas commettre d’oubli fâcheux, je n’en citerai qu’un seul dans le cadre de cette conférence : Thich Nhat Hanh et sa présentation de la vacuité.

 

« Si vous êtes poète, dit Thich Nhat Hanh, vous verrez clairement un nuage flotter dans cette feuille de papier. Sans nuage, il n’y aurait pas de pluie ; sans pluie, les arbres ne pousseraient pas ; et sans arbre, nous ne pourrions pas faire de papier. Le nuage est essentiel pour que le papier soit ici devant nous. Sans le nuage, pas de feuille de papier. Ainsi, il est possible de dire que le nuage et la feuille de papier "inter-sont".

 

En regardant encore plus en profondeur dans cette feuille de papier, nous y voyons aussi le soleil. Sans soleil, la forêt ne pourrait pousser… En continuant d’observer, nous découvrons également le bûcheron qui a coupé l’arbre et l’a amené à la fabrique de papier. Et nous voyons aussi le blé : nous savons que cet homme n’aurait pu vivre sans son pain quotidien. C’est pourquoi le blé qui a servi à la confection du pain dont s’est nourri le bûcheron, est également présent dans cette feuille de papier….

Le fait est que cette feuille est uniquement constituée d’éléments "non-papier"…. Aussi fine que soit cette feuille, elle contient en elle-même tout l’univers. » (2)

 

Ce qui vaut pour la feuille de papier vaut pour toute chose. Parce que la feuille de papier est constituée d’éléments non-papier, nous dirons qu’elle est « vide » d’une essence propre. Les êtres et les choses sont pareillement « vides » d’une essence propre, d’un soi stable, permanent, éternel. Ce que nous appelons le « Moi » est en fait constitué d’éléments « non-moi ».

 

Des enseignants reconnus de différentes traditions ont fait de l’interdépendance le point central de leur enseignement. Le grand maître réformateur thaïlandais, Ajahn Buddhadasa (1906 – 1993) ira jusqu’à dire que la coproduction conditionnée (l’apparition des phénomènes dans l’interdépendance, selon la loi des causes et des effets) est la doctrine centrale du bouddhisme.

 

La notion d’interdépendance corrobore bien évidemment le discours écologique actuel : puisque tout « inter-est », puisque tout dépend de tout, modifier l’équilibre environnemental peut s’avérer catastrophique.

 

Mais la doctrine de l’inter-être et la formule qui la résume [X est constitué d’éléments non-X] vont bien au-delà du seul souci environnemental et permettent de jeter sur l’ensemble des phénomènes liés à l’activité humaine un regard libéré des jugements et des approches partielles.

 

Thich Nhat Hanh évoque par exemple le sort des jeunes femmes venues à Manille dans l’espoir de trouver du travail en ville et de permettre à leur famille de mener une vie plus décente. La plupart d’entre elles aboutissent dans les réseaux de prostitution. Aucun de nous, commente Thich Nhat Hanh, n’a le droit de condamner ou de nier sa propre responsabilité. « En regardant dans la vie de ces jeunes prostituées, nous voyons les gens "non prostitués". Et en considérant les gens non prostitués et la façon dont nous vivons, nous voyons la prostituée Examinons richesse et pauvreté. La société privilégiée et celle qui manque de tout inter-sont. La richesse d’une société est faite de la pauvreté de l’autre. … La richesse est composée d’éléments "non riches", et la pauvreté d’éléments "non pauvres". C’est exactement comme la feuille de papier. … La vérité est que chaque chose est tout le reste. Nous pouvons seulement inter-être, il est impossible de seulement être. » (3)

 

Avec la doctrine de l’inter-être - qui est en fait une présentation plus accessible, et donc bienvenue, des enseignements de Nagarjuna -, la responsabilité morale d’un acte ne peut plus être attribuée au seul auteur de l’acte, mais diffusée à travers le corps social entier. C’est là un des moteurs du bouddhisme engagé qui met l’accent sur les causes systémiques de la souffrance et pas exclusivement sur les causes individuelles.

 

Face à la situation du monde, telle que nous la vivons ici et maintenant, comment douter un instant que le message du Bouddha ne s’adresse pas, aussi, à l’Occident ?

 

(1) David L. McMahan, The Making of Buddhist Modernism, Oxford University Press, NY 2008, p. 91

(2) TNH, Le Cœur de la compréhension, Village des Pruniers 1990, p. 7-8

(3) TNH, op.cit., p. 31-32